Kamituga : La mobilisation des motocyclistes met en lumière les tensions entre fiscalité, mobilité et droits humains

Taxes, barrières de contrôle, état de la RN2 et revendications sociales, la mobilisation des conducteurs de motos révèle les fragilités d’un système de transport déjà soumis à de fortes contraintes économiques et sécuritaires
Par Alvin BUZAKI, Média-Vert, Sud-Kivu
La ville de Kamituga, dans le territoire de Mwenga, au Sud-Kivu, a été fortement perturbée le lundi 21 septembre 2026 par une mobilisation des conducteurs de motos. À l’appel de leur corporation, les motocyclistes ont suspendu leurs activités et immobilisé leurs engins pour dénoncer notamment la multiplication des barrières et des paiements qu’ils associent aux opérations de contrôle et de recouvrement menées par les services provinciaux.
Plusieurs médias locaux rapportent que cette journée sans moto a largement affecté la circulation à Kamituga et dans plusieurs localités du territoire de Mwenga. Les revendications portent notamment sur les charges financières liées à l’activité, mais également sur l’état de la route nationale numéro 2 (RN2) et les conditions sécuritaires sur certains axes.
Dans une analyse publiée à la suite de ces événements, la Fondation Michael Sharp Jesse (FOMIS), engagée dans la promotion des droits humains et de la paix, estime que la situation doit être examinée au-delà d’un simple différend entre transporteurs et services de recouvrement.
Une mobilisation dans un contexte économique sous pression

Le transport à moto constitue une activité essentielle dans de nombreuses zones du Sud-Kivu, particulièrement là où l’état des infrastructures routières limite la circulation des véhicules.
À Kamituga et dans le territoire de Mwenga, les motocyclistes affirment être confrontés à une accumulation de paiements et de contrôles. Des médias locaux rapportent notamment leurs plaintes concernant la multiplication des barrières et les montants exigés à certains points de contrôle.
Le problème soulevé par les conducteurs relève ainsi de ce que les économistes peuvent considérer comme une accumulation de coûts de transaction. Lorsqu’un opérateur doit supporter plusieurs frais, taxes, documents ou paiements au cours d’une même journée, ces charges réduisent mécaniquement la marge disponible pour couvrir le carburant, l’entretien du véhicule et les besoins du ménage.
Certains motocyclistes interrogés par le Réseau des radios et télévisions communautaires du Sud-Kivu (RATECO) reconnaissent leur obligation de s’acquitter de plusieurs documents et taxes liés à leur activité. Ils contestent toutefois le contexte et les modalités du recouvrement actuellement mené. Le même média rapporte des témoignages faisant état de sommes exigées à certains points de contrôle, informations qui méritent d’être vérifiées auprès des autorités compétentes.
La RN2 au cœur de la contestation
La question fiscale ne peut cependant pas être dissociée de l’état des infrastructures.
Pour les motocyclistes, il est difficile de dissocier les coûts supportés par leur activité des conditions dans lesquelles ils exercent leur métier. La RN2 constitue notamment un axe majeur pour les déplacements et les échanges dans cette partie du Sud-Kivu.
Des médias locaux rapportent que les conducteurs dénoncent la dégradation de certains tronçons ainsi que les problèmes de sécurité rencontrés sur les routes.
Sur le plan de la gouvernance publique, cette situation pose une question fondamentale : comment concilier la mobilisation des recettes publiques avec la capacité économique réelle des contribuables et la qualité des services ou infrastructures auxquels ils ont accès ?
La fiscalité ne repose pas uniquement sur l’obligation de payer. Elle implique également des règles prévisibles, une information accessible sur les montants exigés et des mécanismes permettant de retracer les recettes collectées.
Le droit de manifester encadre aussi la réponse institutionnelle
La mobilisation de Kamituga soulève également une question relative à l’espace civique.
La Constitution de la République démocratique du Congo garantit, dans son article 25, la liberté des réunions pacifiques et sans armes. L’article 26 garantit pour sa part la liberté de manifestation, tout en prévoyant que les organisateurs d’une manifestation sur la voie publique ou en plein air doivent en informer par écrit l’autorité administrative compétente.
Ces dispositions établissent donc un double principe : les citoyens disposent d’un droit à la mobilisation pacifique, mais l’exercice de ce droit s’inscrit également dans un cadre légal.
Dans le cas de Kamituga, la FOMIS fait état de plusieurs personnes blessées et de plusieurs interpellations. Des médias locaux ont également rapporté des blessures et des arrestations à la suite de la mobilisation. Ces informations ne permettent toutefois pas, à elles seules, d’établir les circonstances exactes des incidents, le nombre définitif de victimes ou la conformité de chaque intervention aux règles applicables.
Une vérification indépendante serait donc nécessaire pour établir les faits avec précision.
Quand la pression économique devient un enjeu de paix sociale
La mobilisation est intervenue le 21 septembre, date de la Journée internationale de la paix. En 2026, les Nations unies ont placé cette journée sous le thème « Investir dans la paix Pour tous, partout, chaque jour ». L’organisation rappelle que la paix ne se limite pas à l’absence de guerre, mais comprend également la sécurité, la dignité, les possibilités économiques et la coopération au quotidien.
Cette approche donne une dimension particulière aux événements de Kamituga.
Dans une région confrontée à des contraintes sécuritaires, économiques et infrastructurelles, les tensions autour du transport peuvent rapidement dépasser la seule question administrative. La circulation des personnes, l’accès aux marchés, les revenus des ménages et la mobilité des travailleurs dépendent directement du fonctionnement du transport local.
La paix sociale peut ainsi être fragilisée lorsque plusieurs contraintes économiques, sécuritaires et institutionnelles se cumulent sur une même catégorie professionnelle.
La proportionnalité comme principe de gouvernance
L’un des principaux enjeux soulevés par la FOMIS concerne la proportionnalité des mesures de contrôle.
Dans une approche de gouvernance publique, un système de recouvrement efficace ne dépend pas seulement de la capacité de l’administration à collecter des recettes. Il dépend également de la clarté des règles, de la traçabilité des paiements, de l’information des contribuables et de la confiance entre l’administration et les citoyens.
La publication des bases légales des taxes, des montants officiellement applicables et des modalités de paiement pourrait notamment permettre de réduire les incompréhensions et de distinguer clairement les prélèvements légaux des éventuels paiements informels.
Cette transparence est d’autant plus importante dans un contexte où des acteurs de la société civile et des transporteurs soulèvent des préoccupations concernant les pratiques de recouvrement.
Vers un dialogue entre autorités et motocyclistes

Pour la FOMIS, la réponse à la crise devrait passer par un dialogue entre les autorités provinciales, les services concernés, les représentants des motocyclistes et la société civile.
Une telle démarche permettrait notamment d’examiner plusieurs questions : quels sont les prélèvements légalement applicables aux motocyclistes ? Combien de points de contrôle sont autorisés ? Quels montants doivent être payés ? Quels documents sont obligatoires ? Comment les recettes sont-elles enregistrées et retracées ? Et dans quelle mesure les conditions sécuritaires et routières doivent-elles être prises en compte dans l’organisation du transport ?
Le dialogue ne signifie pas l’abandon du contrôle administratif. Il peut au contraire contribuer à rendre celui-ci plus prévisible et compréhensible pour les personnes concernées.
De leur côté, les manifestants restent tenus de préserver le caractère pacifique de leurs revendications, les personnes, les biens et la circulation publique, conformément au cadre légal applicable.
Une crise locale révélatrice d’enjeux plus larges
Les événements de Kamituga mettent finalement en évidence l’interaction de plusieurs facteurs : pression économique sur les transporteurs, fiscalité, état des infrastructures, insécurité, mobilité et exercice des libertés publiques.
Pris séparément, chacun de ces facteurs possède sa propre logique. Leur accumulation peut toutefois créer un environnement propice à la contestation et à la méfiance entre citoyens et institutions.
La situation appelle donc une réponse fondée sur les faits : vérifier les conditions dans lesquelles les opérations de contrôle sont menées, clarifier les obligations fiscales, documenter les éventuels incidents survenus lors de la mobilisation et établir un cadre de concertation entre les différents acteurs.
À Kamituga, l’enjeu dépasse ainsi la seule reprise du trafic des motos. Il concerne également la capacité des institutions à exercer leurs fonctions de régulation tout en préservant la confiance publique, les moyens de subsistance et l’espace nécessaire à l’expression pacifique des revendications.



