Sud-Kivu : À Idjwi, la rentrée 2026 se prépare sans les enfants autochtones

Exclus par la pauvreté, 950 élèves risquent de décrocher malgré la loi congolaise
Par Yves KITOGA, Média-Vert – Sud – Kivu
IDJWI. À trois semaines de la rentrée scolaire 2026-2027 en RDC, l’île d’Idjwi s’apprête à refermer la porte de l’école à des centaines d’enfants. Victimes : les élèves issus des peuples autochtones.
Dans les chefferies de Rubenga et Ntambuka, plus de 950 enfants du primaire et du secondaire risquent de ne pas reprendre le chemin des classes. La raison invoquée est simple : la pauvreté.
La conséquence est systémique : une génération sacrifiée.
Plus de 950 enfants exclus dans 2 chefferies seulement
Le constat dressé par les acteurs locaux est sans appel.
Dans la chefferie de Rubenga, plus de 350 enfants du primaire et plus de 120 jeunes du secondaire ne pourront pas s’inscrire. Dans la chefferie de Ntambuka, le chiffre est tout aussi lourd : plus de 230 écoliers du primaire et plus de 150 élèves du secondaire resteront à la maison.
Au total, ce sont donc au moins 850 enfants dans ces deux entités. Et les organisations locales estiment que le nombre réel sur toute l’île est bien supérieur.
« C’est une exclusion qui se répète chaque année. Mais cette année, avec le désengagement de certains partenaires humanitaires, la situation est encore plus critique », explique un acteur de terrain sous couvert d’anonymat.
Une loi existe, la réalité dit autre chose
Sur le papier, le cadre est clair. La RDC s’est dotée de la loi N° 22/030 du 15 juillet 2022 portant protection et promotion des droits des peuples autochtones Pygmées. Le texte garantit l’accès à l’éducation sans discrimination.
La gratuité de l’enseignement primaire est aussi inscrite dans la Constitution depuis 2010.
À Idjwi pourtant, ces deux principes butent contre la réalité du terrain. Frais de motivation des enseignants, tenues scolaires, fournitures, manque de cantines : pour les familles autochtones vivant dans une pauvreté absolue, même l’école « gratuite » reste un luxe.
Les peuples autochtones de l’île d’Idjwi, comme dans le reste du pays, sont pourtant reconnus comme des gardiens historiques des écosystèmes lacustres et forestiers. Mais cette reconnaissance ne se traduit pas en investissement social. « Sans instruction, pas d’avenir pour la communauté »
Pour Ladislas Witanene, défenseur des droits des peuples autochtones dans l’Est de la RDC, le problème va au-delà de la rentrée 2026-2027. C’est l’avenir même de la communauté qui est en jeu.
« L’avenir d’une communauté réside d’abord dans son éducation. Sans instruction, aucun enfant autochtone du territoire d’Idjwi ne pourra accéder à un emploi décent, occuper un poste d’autorité, ni contribuer à l’émergence de son territoire ou de la nation congolaise » déclare-t-il à Média-Vert.
Son analyse rejoint celle des chercheurs en sciences sociales : l’exclusion scolaire entretient un cycle de pauvreté et de marginalisation politique. Des enfants qui ne vont pas à l’école deviennent des adultes sans qualification, sans voix dans les instances de décision.
Partenaires en retrait, solidarité locale insuffisante
À l’approche de la rentrée, l’angoisse monte chez les parents. Deux facteurs aggravent la crise cette année :
1. Le désengagement progressif de certains partenaires humanitaires qui finançaient auparavant des kits scolaires ou des frais.
2. La rareté de la solidarité locale. Sur une île où les ressources sont limitées, les communautés hôtes peinent elles-mêmes à scolariser tous leurs enfants.
Résultat : des salles de classe à moitié vides du côté des enfants autochtones, et un taux d’analphabétisme qui risque de s’aggraver.
4 actions urgentes réclamées avant la rentrée
Face à l’urgence, Ladislas Witanene lance un appel à la mobilisation générale. Il propose 4 pistes concrètes :
1. À l’État congolais : Garantir un accès gratuit, effectif et sans condition à l’école et aux centres de formation professionnelle pour les enfants autochtones.
2. Aux ONG nationales et internationales : Intégrer la prise en charge scolaire et l’appui aux infrastructures éducatives dans leurs programmes humanitaires et de développement à Idjwi.
3. Aux donateurs et personnes de bonne volonté : Financer et distribuer des kits et fournitures scolaires pour alléger le fardeau des familles.
4. Aux acteurs de terrain : Mettre en place des programmes d’apprentissage des métiers pour les jeunes déscolarisés, et des cours de rattrapage/tutorat pour ceux qui ont dépassé l’âge légal.
Le droit à l’école, un droit non négociable
La RDC a ratifié plusieurs conventions internationales sur les droits de l’enfant et des peuples autochtones. Elle a aussi voté sa propre loi en 2022.
Pour les défenseurs des droits, il est temps de passer du discours à l’action. « Les enfants autochtones sont des Congolais à part entière. Il est grand temps qu’ils bénéficient des mêmes opportunités et des mêmes chances de réussite que tous les autres fils et filles du pays », conclut Ladislas Witanene.
À Idjwi, le compte à rebours est lancé. Dans quelques semaines, la cloche va sonner. La question est de savoir combien d’enfants pourront y répondre.



