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Dans l'Est de la RDC, une crise invisible : 4.440 cas de troubles mentaux en 9 mois à Mwenga

Dans une zone de santé enclavée du Sud-Kivu, où guerre, déplacement et précarité s’entremêlent, l’hôpital général tire la sonnette d’alarme face à l’explosion de l’anxiété et de la dépression, surtout chez les femmes, et au manque criant de médicaments.

Par Yves KITOGA, Média-vert

MWENGA, Sud-Kivu – Devant le personnel soignant, les malades et la société civile réunis à  l’Hôpital Général de Référence de Mwenga, le psychologue clinicien Timothée Musimbi Ephraïm a prononcé une phrase rare dans l’Est de la République Démocratique du Congo : « Il n’y a pas de santé sans santé mentale. »

C’était le 10 octobre, Journée Mondiale de la Santé Mentale. Le thème mondial de 2026, « À l’écoute de l’expérience vécue », résonnait particulièrement ici. En 9 mois seulement, du 1er janvier au 9 octobre 2026, son unité a enregistré 4.440 personnes présentant des troubles mentaux.

Un chiffre énorme pour une zone de santé rurale qui ne compte qu’un seul hôpital de référence et une poignée de centres de santé. « La situation est alarmante. La zone de santé de Mwenga n’est pas épargnée par ce que connaît notre pays ces derniers temps. Ce contexte ne permet pas à la population d’avoir un équilibre émotionnel et psychologique stable », confie le psy. Musimbi à Média-vert.

Une épidémie genrée : 1.000 femmes anxieuses sur 1.500 cas

Le détail des registres est révélateur. L’anxiété arrive en tête avec 1.500 cas, soit 33,78% du total. Fait marquant : 1.000 de ces cas sont des femmes. La dépression suit avec 1.000 cas (22,25%), dont 792 femmes, y compris 3 cas de dépression post-partum.

Viennent ensuite l’État de Stress Post-Traumatique (700 cas), les psychoses sous toutes leurs formes – aiguë, chronique et puerpérale – (529 cas) et l’épilepsie (453 cas), encore considérée par beaucoup comme une maladie mentale liée à la sorcellerie. « Les conflits armés et les déplacements massifs impactent négativement la santé mentale. Ils entrent dans la catégorie des facteurs qui favorisent le développement des pathologies mentales », explique le psychologue.

Mwenga, territoire forestier du Sud-Kivu, est au carrefour de deux crises. D’un côté, la crise sécuritaire chronique de l’Est de la RDC. De l’autre, une crise de subsistance : la forêt, principal moyen de survie à travers la fabrication de braises et la petite agriculture, s’amenuise. La perte de moyens de subsistance, la précarité et l’insécurité alimentaire viennent s’ajouter au trauma de la guerre, créant un terreau fertile pour les troubles anxieux et dépressifs.

Du personnel qualifié, mais pas de médicaments

Allocution de la célébration de la JISM, Photo de Yves Kitoga pour Média-Vert

Paradoxe : Mwenga est mieux lotie que d’autres zones en termes de ressources humaines. « Nous avons des médecins mieux formés en santé mentale, un psychologue clinicien, des infirmiers formés. C’est une chance pour Mwenga. Les centres de santé donnent les premiers soins et réfèrent à l’hôpital en cas de complication », assure le Dr. Mweshi Kumbana Franklin, Médecin Directeur de l’HGR, remercié publiquement pour avoir maintenu la célébration malgré « ses lourdes tâches ».

Mais le maillon faible est ailleurs : le médicament. « Là où nous avons un petit souci, c’est par rapport aux médicaments. Ce sont des produits qui coûtent très cher et qui nécessitent l’intervention d’un partenaire. Jusqu’à présent, nous n’avons pas un partenaire dans ce domaine, mais l’hôpital se démène avec ses moyens propres. »

Dans une région où un traitement psychotrope peut coûter plus qu’un mois de revenu d’une famille paysanne, l’absence de partenaire international condamne beaucoup de patients à l’interruption de traitement, aux rechutes et à l’errance.

« Ce n’est pas un mauvais esprit »

Reste le plus grand obstacle : la stigmatisation. Dans la tradition locale, la maladie mentale reste souvent interprétée comme le résultat d’un sort, d’un « mauvais esprit jeté ». « Nous demandons à la population de ne pas stigmatiser et de ne pas banaliser la maladie mentale. La maladie mentale est toujours guérissable. Il y a un Programme National de la Santé Mentale et Soutien Psychosocial », martèle le psy. Musimbi.

Son conseil est simple et révolutionnaire pour la zone : « Quand on ne se sent pas bien, on peut d’abord parler avec un voisin ou un être qu’on juge confiant. Mais en cas de persistance, venez à l’hôpital. Une parole douce peut sauver une âme. À toi qui souffres : N’aie pas honte, viens parler. »

À Mwenga, l’appel est lancé : « Passer de l’écoute à l’action et bâtir un système de santé mentale avec les personnes ayant une expérience vécue. »  Une condition, selon lui, pour que la résilience vantée des communautés de l’Est ne soit pas qu’un mot.

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